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Dialogue  Méditerranéen  n°1 , Mars 2009    , Dr. Khédidja Mokaddem

 Les écritures féminines de la guerre d’Algérie :

 L’exemple de Maïssa Bey

Dr. Khédidja Mokaddem

Université de Sidi-Bel-Abbès

L'histoire de la guerre d'Algérie que l'on ne peut pas encore mettre à distance, parce que les acteurs et les témoins sont encore là, ils sont porteurs de la mémoire et ils peuvent raconter, témoigner, cette histoire est encore prisonnière de passions encore vivaces, douloureuses le plus souvent. Cette histoire, suspecte de partialité parce qu'elle ne peut occulter les affects, beaucoup d'auteurs ont voulu la restituer, certains dans le cadre du simple témoignage, d'autres pour alimenter des récits « en contexte », nourris de souvenirs personnels ou d'autres récits.

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   Ainsi des auteurs ont raconté la guerre de libération telle qu'ils l'ont vécue, dans leur chair, dans les atteintes délibérées à leur intégrité physique et mentale. Nous disposons de quelques témoignages écrits de femmes et d'hommes qui ont vécu ce drame, dont l’un des plus émouvants et terribles, est celui de Louisette Ighilahriz, « Algérienne »1. Un texte autobiographique qu'on peut rapprocher de livres écrits pendant la guerre comme celui de Henri Alleg, « La question »2, immédiatement interdit en mars 1958 par la censure en France, et le plaidoyer publié par l’écrivaine française Simone de Beauvoir et l’avocate Gisèle Halimi sur Djamila Boupacha3, militante de la cause nationale, sauvagement torturée après avoir été arrêtée.

    Ces témoignages sont centrés sur une pratique couramment usitée en temps de guerre, et dans ce cas pendant la guerre d'Algérie : la pratique des interrogatoires sous la torture. Ils racontent, sans concession d'aucune sorte, des faits réels, des faits terribles pas seulement aux yeux de ceux et celles qui les ont subis, et qui montrent bien qu'en temps de guerre, l'adversaire ne fait aucune différence entre les hommes et les femmes, particulièrement quand il s'agit d'obtenir des renseignements.Sur le plan littéraire, des femmes algériennes, engagées, ont très tôt pris la parole pour dire la guerre et ses résonnances parfois terribles sur les individus. On peut citer en premier lieu Assia Djebar qui, après une entrée fracassante en littérature avec un premier roman intimiste, « La soif » paru en 1957, s’attèlera très vite à dénoncer l’oppression du système colonial dans des romans qui eurent un très large retentissement. On peut citer : « Les enfants du nouveau monde » paru en 1962, «  Les alouettes naïves » en 1967 et bien plus tard « La Femme sans sépulture » en 2002, sans oublier « L’Amour, la fantasia » publié en 1985, texte majeur où s’entrecroisent l’Histoire collective d’un peuple violenté et l’histoire individuelle d’une femme devenue conteuse de cette violence. Ces textes abordent tous la situation vécue par les Algériens pendant la colonisation et plus particulièrement pendant la guerre de libération.

    En 1979, paraîtra un roman de Yamina Méchakra ayant pour titre « La grotte éclatée » préfacé par Kateb Yacine. C’est dans cette préface que l’on retrouve d’ailleurs cette phrase si souvent citée : «  A l’heure actuelle, dans notre pays, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre ». Salué par la critique, ce roman de Yamina Méchakra met en scène des personnages en lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

De même, pendant la guerre de libération, de leur cellule de prison, des voix rebelles s’élèveront pour dénoncer la barbarie coloniale, telles celles de la romancière Myriam Ben, des poétesses Anna Greki, Nadia Guendouz, Baya Hocine, Z’hor Zerari  et d’autres encore.    Plus près de nous, Maïssa Bey reprend le flambeau et, après avoir écrit de nombreux textes autour de la problématique de la violence sous toutes ses formes et plus particulièrement sur les violences faites aux femmes, elle publie un livre que beaucoup considéreront comme un texte renouvelant l’approche de la mémoire de la guerre de libération. Un court récit, intitulé « Entendez-vous dans les montagnes » paru en 2003, livre très remarqué, liant la fiction à l’autobiographie et à l’Histoire.

    Avant d’entrer dans notre problématique, à savoir l’écriture féminine de la guerre à travers l’exemple de Maïssa Bey, il nous faut faire un détour par sa biographie, dans la mesure où elle pèse sur sa production littéraire. En effet, il est important de rappeler que Maïssa Bey, née en 1950,  a, lorsqu’elle était enfant, connu la guerre, la colonisation, et ses dérives meurtrières.

    De son vrai nom Samia Benameur, Maïssa Bey est née à Ksar-El-Boukhari. Elle a fait des études de lettres françaises à l’Université d’Alger et à l’Ecole Normale Supérieure d’Alger. Elle vit actuellement à Sidi-Bel-Abbès, une ville de l’ouest algérien. Maïssa a été longtemps professeur de français dans un lycée (lycée En Nadjah) et exerce actuellement la fonction de Conseillère pédagogique dans le cycle secondaire. Elle donne en même temps des cours à l’Université Djillali Liabès de Sidi-Bel-Abbès dans le département de français. Il faut noter aussi que l’écrivaine est cofondatrice et présidente d’une association de femmes en Algérie, « Paroles et écriture ». Association dans laquelle elle anime des ateliers d’écriture et de lecture, activités qui, dit-elle dans un entretien que nous avons eu avec elle, lui permettent « de partager et de transmettre sa passion pour l’écrit ».

   C’est dans les années 90 qu’elle commence à publier, sous le pseudonyme de Maïssa Bey.  Elle entre en écriture, dit-elle « parce qu’elle ne peut plus se contenter d’être le témoin passif d’une histoire, dont le déroulement violent interpelle toutes les consciences ».4

Lors d’une interview, l’écrivaine donne des explications quant aux raisons du choix d’un pseudonyme :« C’est ma mère qui a pensé à ce prénom qu’elle avait déjà voulu me donner à la naissance […]. Et l’une de nos grands-mères maternelles portait le nom de Bey. […]

   Je n’ai pas eu vraiment le choix. J’ai commencé à être publiée au moment où l’on voulait faire taire toutes les voix qui s’élevaient pour dire non à la régression, pour dénoncer les dérives dramatiques auxquelles nous assistions quotidiennement et que nous étions censés subir en silence […] dans le meilleur des cas.

   Prendre un pseudonyme pour pouvoir écrire était un moyen de se protéger, dérisoire, je le sais, mais qui me donnait un pouvoir, illusoire, certes, j’en suis consciente, mais renforcé par la volonté de ne pas me cantonner dans la posture de témoin passif d’une histoire écrite dans le sang et les larmes.Et puis, cela n’est pas négligeable, c’est ma mère qui me l’a choisi, cela pourrait être aussi, d’un autre point de vue, une seconde naissance… ».5

    En peu de temps, l’auteure a construit une œuvre véritable, constituée de romans, de recueils de nouvelles, de pièces de théâtres (dont certaines sont encore inédites, bien qu’ayant été jouées sur des scènes de France) sans omettre de très nombreuses participations à des ouvrages collectifs. Ce qui fait dire à Christiane Chaulet-Achour que :« Aujourd’hui, incontestablement et depuis la fin des années 90, Maïssa Bey devient une référence incontournable de la littérature algérienne des femmes ».6

    Son œuvre lui vaut actuellement une reconnaissance certaine par les publics français et algérien, et ses ouvrages ont pour la plupart d’entre eux, été récompensés par des prix, dont le Prix des Libraires Algériens en 2005 pour l’ensemble de son œuvre dont les titres principaux sont les suivants :

Au commencement était la mer (Roman, Ed. Marsa, 1996, Ed. de l’Aube 2003), Nouvelles d’Algérie (Nouvelles, Ed. Grasset, Paris, 1998). Grand prix de la nouvelle des gens de la Société des Gens de Lettres, A contre-silence (Entretien et textes inédits, Grigny, Paroles d’aube, 1999), Cette fille-là (roman, Ed. L’Aube, Paris, 2001. Coll. Regards croisés). Prix Marguerite Audoux, Entendez-vous dans les montagnes… (Récit, Ed. Barzakh et L’Aube, 2002), Journal intime et politique, Algérie 40 ans après : « Faut-il aller chercher les rêves ailleurs que dans la nuit ? » (Texte, Ed. L’Aube et Littera 05, 2003), Sous le jasmin la nuit (Nouvelles, Ed. L’Aube et Barzakh, 2004), Surtout ne te retourne pas (Roman, Ed. L’Aube et Barzakh, 2005), Bleu, blanc, vert (Roman, Ed. L’Aube et Barzakh 2006), « L’ombre d’un homme qui marchait au soleil », réflexions sur Albert camus, Ed Chèvre-feuille étoilée, préface de Catherine Camus, Pierre sang Papier ou Cendre (Roman, Ed. L’Aube et Barzakh, 2008). Grand prix du roman en langue française du Salon International du Livre d’Alger, octobre 2008.

  Dans le cadre de cet article, nous nous intéresserons plus particulièrement à un ouvrage qui marque, semble-t-il, un tournant dans l’œuvre de Maïssa Bey dans la mesure où l’écrivaine aborde pour la première fois un des aspects de sa biographie, comme si le temps était venu pour elle de faire une incursion dans son histoire,  dans une démarche d’écriture de remontées mémorielles.A travers ce bref récit fictionnel très concentré intitulé « Entendez-vous dans les montagnes… »7, Maïssa Bey évoque la disparition de son père, un instituteur engagé pour l’indépendance de l’Algérie. Dans ce texte particulièrement touchant et très attachant, l’écrivaine revient sur les faits les plus sombres de la guerre d’Algérie, faits souvent tus voire niés par ceux-là mêmes qui tentaient de museler les aspirations d’un peuple à la justice, la liberté et la dignité. Sans concessions d’aucune sorte, elle tente de défaire les silences et la négation qui ont longtemps recouvert cette partie de notre histoire d’un voile opaque. C’est elle-même qui a déclaré dans un entretien : « Mon écriture est un engagement contre tous les silences ».8

     Ce récit met en scène trois personnages dont les destins vont se croiser dans des circonstances particulières: une femme (appartenant à la même génération que l’écrivaine), un homme âgé d’une soixantaine d’années et une jeune fille de vingt ans voyagent dans un même compartiment, dans un train, en France, à destination d’une ville qui n’est pas nommée mais dont on devine aisément qu’il s’agit de Marseille. Le récit est rédigé à la troisième personne par un narrateur omniscient qui se glisse dans la tête de chacun des trois personnages et nous livre leurs pensées les plus intimes, en majorité des souvenirs récents ou lointains.

L’une des deux femmes, la narratrice, qui fait corps  avec l’auteure, a fui son pays, l’Algérie, pour échapper aux groupes islamistes qui, dans les années 90, ont instauré un régime de terreur, ponctué de nombreux massacres sur lesquels la narratrice revient dans une douloureuse méditation. 

    La jeune, Marie (seul prénom donné dans le récit), est fille de pieds-noirs. Le vieil homme est un ancien militaire qui a vécu en Algérie et qui s’est trouvé engagé dans une guerre dont on sait qu’elle n’était pas alors désignée ainsi, mais, selon la terminologie en usage à cette époque, comme de simples « opérations de pacification ».  L’homme est rongé par son passé. C’est la vision de la femme assise en face de lui qui le replonge dans ce passé qui « n’est pas vraiment passé » et remonte progressivement à la surface, à mesure que le train avance.

«  C'est comme si on avait ouvert des vannes pour laisser couler la boue, toute la fange d’un passé qui s’avère soudain très proche et encore sensible. Comme si en passant le doigt ou en palpant une cicatrice ancienne dont les bords s’étaient refermés, croyait-on, on sentait un léger suintement, qui se transforme peu à peu en une purulence qui finit par s’écouler de plus en plus abondamment, sans qu'on puisse l'arrêter ». p.43 

    Des bribes de souvenirs qui le hantent depuis longtemps, tous liés à des faits auxquels il a participé en tant qu’appelé sous les drapeaux de l’armée française.  La conversation s’engage. Un huis clos saisissant. Et, pendant ce même temps, face à lui, la femme elle aussi se laisse submerger par la résurgence d’une douleur non cicatrisée, et évoque, pour elle-même, le souvenir de son père mort sous la torture infligée par des soldats français pendant la guerre de libération nationale. Officiellement, ce père a été tué en tentant de s’échapper du camp où il était interné.«  Elle a souvent essayé de reconstituer le visage de son père. Fragment par fragment. Mais elle ne connaît de lui que ce qu'elle revoit sur les photos. Un homme jeune, épanoui, souriant face à l'objectif. Tous ses souvenirs se sont cristallisés sur l'éclat des lunettes, derrière lesquelles ses yeux souriants ou sévères semblaient tout petits. Non, rien, ni sa voix, ni son odeur, ni sa façon de marcher, elle ne se souvient de rien. Pourtant certains mots sont encore présents, des bribes de phrases qu'elle a encore en mémoire. Mais pas le son de sa voix. Pas le ton sur lequel il lui parlait. D'autres images très brèves : son père debout devant la porte de sa classe, dans sa blouse grise d'instituteur, puis en bras de chemise, assis dans un fauteuil sur la terrasse, totalement détendu, le visage offert au soleil, ou adossé seul au mur de la cour de l'école pendant la récréation. Elle n'a jamais compris pourquoi et comment ses lunettes étaient restées intactes. C'était le seul "effet personnel" qu'ils avaient pu récupérer, avec l'alliance que quelqu'un – mais qui ? – lui avait retiré du doigt ». p.18

   A chaque page, l’écriture lucide et brûlante de Maïssa Bey nous bouleverse. Son « exploit à la fois psychologique et littéraire, est d’entrer dans la peau de l’homme qui a torturé et tué son père », comme l’écrit Patrick Besson.

« Il n’y a pas de pardon chez Maïssa Bey, mais il n’y a pas de haine non plus. Il y a de l’art, ce qui n’est pas mal ».9

    L’un des thèmes développés dans ce récit est celui de la guerre d’Algérie et la torture. Nous remarquons que les pratiques et « processus d’interrogatoires » sont racontés assez précisément à travers les souvenirs du personnage masculin (l’arrestation arbitraire, la gégène, la corvée de bois). C’est aussi la mémoire et le travail de l’histoire qui sont interrogés. Cette incursion dans l’Histoire par le biais de la mémoire individuelle ou collective peut se faire par ce que l’on désigne comme récit de fiction, formulation qui prend en compte la part d’imaginaire présente dans chaque œuvre. À partir des relations confuses entre silence, mutisme et flot de paroles qui caractérisent les personnages et leur mémoire singulière, on peut établir un parallèle avec ce qui est dit ou tu dans la société (aussi bien française qu’algérienne) sur cette période de l’Histoire.

Pour clore le récit, le train arrive en gare ; tout n’a pas été dit mais peu importe :

« Quelque chose s’est dénoué en elle. […] . Elle se dit que rien ne ressemble à ses rêves d’enfant, que les bourreaux ont des visages d’homme, elle en est sûre maintenant, ils ont des mains d’homme, parfois même des réactions d’homme et rien ne permet de les distinguer des autres. Et cette idée la terrifie un peu plus ». p.70

     Le récit de Maïssa Bey ne s’apparente pas immédiatement à une écriture autobiographique puisqu’il est écrit à la troisième personne mais les glissements fréquents de la troisième à la première personne peuvent nourrir une réflexion sur la définition du genre. La focalisation interne est un choix d’écriture qui a du sens et construit du sens. La proximité du personnage de la femme et de l’auteur est renforcée par ce choix.    Il est cependant intéressant d’interroger le texte et de démêler la part autobiographique dans ce qui nous est présenté sobrement sur la couverture du livre comme un récit. Si nous nous référons à la définition de l’autobiographie proposée par Philippe Lejeune, à savoir :

« récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité »,

    Nous ne pouvons classer le récit que propose Maïssa Bey dans cette catégorie. D’aucuns ont pu présenter ce texte comme une autofiction. Rappelons que le terme « autofiction » est un néologisme créé par Serge Doubrovsky, romancier et critique littéraire, pour qualifier l’un de ses romans intitulé « Fils ». On considère aujourd’hui que c’est un genre littéraire qui pourrait se définir par la mise en relation de deux types de narration ordinairement opposés : tout d’abord l’autobiographie dont l’auteur est à la fois narrateur et personnage principal et ensuite la fiction qui elle, est caractérisée par des modalités narratives romancées, c’est-à-dire sans rapport avec le réel. Ainsi, Pierre Alexandre Sicart dans sa thèse de doctorat intitulée « Autobiographie, roman, fiction » définit l’autofiction comme :« Un récit intime dont un auteur, narrateur et protagoniste partage la même identité nominale et dont le texte et/ou le péri-texte indique qu’il s’agit d’une fiction ».

    Interrogée à ce sujet, Maïssa Bey précise dans une communication inédite intitulée : « Les cicatrices de l’histoire » présentée dans un colloque universitaire sur la mémoire de la guerre d’Algérie qui s’est tenu à Paris VIII en 2003 :

« Il m’a fallu imaginer un lieu, un lieu de passage, des personnages, une circonstance qui mettrait en scène ces personnages, protagonistes d’une histoire qu’ils vont retrouver au fur et à mesure qu’ils avancent dans leur voyage […] pour me préserver, prendre de la distance, ce qui n’a pu se faire que lorsque j’ai décidé de mettre en scène une narratrice extérieure. Peu importe qu’elle ait mon âge, que l’on retrouve en elle les fragments de mon histoire, je l’ai tenue à distance grâce aux ressources grammaticales de la langue. C’est seulement à ces conditions que j’ai pu commencer à écrire sur la mort de mon père ».

    Il semblerait donc que ce récit pourrait s’inscrire dans cette autre définition de l’autofiction selon laquelle cette dernière n’est qu’un détournement fictif de l’autobiographie. Il est à noter que dans l’édition originale de « Entendez-vous dans les montagnes … », Maïssa Bey a tenu à adjoindre des photos de son père et des documents authentiques annexes : un certificat de nationalité, un certificat de bonne vie et mœurs, une carte postale adressée à sa sœur et écrite de la main de son père. Ces documents attestent de la présence – qu’elle a voulue réelle – d’un père disparu et contribuent à ancrer le récit dans une réalité tangible.

    De plus, dans cette œuvre, l’Histoire (c’est-à-dire tout ce qui se rapporte aux dates, aux événements et aux personnages historiques ayant réellement existé) se confronte avec l’histoire (tout ce qui reprend la vie privée des personnages en présence dans le récit) mais souvent à des degrés plus ou moins différents. Puisque dans ce récit, nous pouvons retrouver simultanément des événements historiquement attestés et des faits relatifs à la vie quotidienne ou plutôt la vie privée des trois  protagonistes.     La présence du contexte historique est attestée, et même revendiquée. De nombreuses descriptions de lieux, de personnages, de scènes en prise directe avec la réalité de la guerre de libération parsèment le texte :

« Novembre 1956. L’arrivée au port d’Alger. Le « ville d’Alger » est à quai. La traversée a été houleuse. Un à un, ils émergent de la soute, descendent du bateau, les jambes encore flageolantes et le cœur encore retourné… Présentez… armes ! Les camions s’ébranlent, le convoi se forme… Les mots surnagent, éclatement comme des bulles à la surface de sa conscience… Maintien de l’ordre. Pacification. Votre mission, notre mission : mater la rébellion ! Par tous les moyens ! Rompez !... L’Algérie est un département français, qui pourrait en douter ?». pp. 54-55

    En contrepoint, la narratrice évoque des événements plus récents, mais tout aussi douloureux, qui expliquent sa présence dans un pays étranger :« Elle ne veut plus subir le choc des exécutions quotidiennes, des massacres et des récits de massacres, des paysages défigurés par la terreur, des innombrables processions funèbres, des hurlements des mères …les regards menaçants… ». p. 35

   Ainsi, tout au long de ce récit nous assistons au resurgissement d’un passé traumatique transcendé par une écriture lumineuse qui recrée un espace du dire où s’engouffrent les mots qui vont briser le silence. Il s’agit sans doute pour Maïssa Bey de s’engager dans une démarche libératrice, non seulement pour elle-même mais pour des lecteurs désireux de regarder en face l’Histoire. La mémoire ainsi sollicitée aurait retrouvé la fonction que Jacques Le Goff lui désignait qui est de  chercher « à sauver le passé (que) pour servir au présent et à l’avenir»10.  Ainsi, Dominique Ranaivoson note dans une communication11 que « ce thème de la mémoire fait de la femme le carrefour entre langage et silence, passé et présent […]  Maïssa Bey construit et dispose ses personnages comme les éléments d’une plus large réflexion sur la société algérienne et sur le rôle de la mémoire individuelle et collective ». Mais laissons les derniers mots à Maïssa Bey  qui conclut ainsi l’une de ses communications sur l’écriture de ce livre :

« Il m'a fallu deux ans pour écrire un texte de 70 pages environ. Toute une vie de femme avant de pouvoir affronter mes blessures d'enfant. Le temps de la résilience. Combien de temps faudra-t-il encore pour que l'on puisse enfin accepter de poser notre regard sur toutes les cicatrices de toutes les blessures infligées ou subies pour que jamais elles ne puissent s'ouvrir à nouveau? ».

Notes :  

1. Dans un ouvrage intitulé « Algérienne », publié en mars 2001 aux éditions Arthème Fayard/Calmann-Lévy sous la plume de la journaliste-politologue Française Anne Nivat, l’ancienne combattante algérienne Louisette Ighilahriz explique avoir été torturée en 1957 pendant trois mois en Algérie par « le capitaine Graziani, qui agissait sous les ordres du général Massu et du colonel Bigeard ».

En exergue de ce même ouvrage, Louisette Ighilahriz confiait qu’elle souhaitait que « les Français sachent qu’en Algérie, entre 1954 et 1962, il ne s’est jamais agi d’une opération de « maintien de l’ordre » ni d’une « pacification ». J’écris pour rappeler qu’il y a eu une guerre atroce en Algérie, et qu’il n’a pas été facile pour nous d’accéder à l’indépendance. Notre liberté a été acquise au prix de plus d’un million de morts, de sacrifices inouïs, d’une terrible entreprise de démolition psychologique de la personne humaine. Je le dis sans haine. Le souvenir est lourd à porter ».

2. La première édition de « La question » d’Henri Alleg (ancien directeur du quotidien Alger républicain de 1950 à 1955) fut achevée en 1958 aux éditions de Minuit. Dans cet ouvrage, Henri Alleg, raconte sa période de détention et les sévices qu’il a subis en pleine guerre d’Algérie. À la fin de ce récit émouvant, poignant et très attachant, l’écrivain note expressément que « tout cela, je devais le dire pour les Français qui voudront bien me lire. Il faut qu’ils sachent que les Algériens ne confondent pas leurs tortionnaires avec le grand peuple de France, auprès duquel ils ont tant appris et dont l’amitié leur est si chère. Il faut qu’ils sachent pourtant ce qui se fait ici EN LEUR NOM. Novembre 1957 ».

3. Djamila Boupacha est une jeune algérienne de 21 ans, militante du FLN (Front de Libération Nationale). Elle a été arrêtée, mise au secret et torturée par des parachutistes français puis violée avec une bouteille est-il précisé dans ce livre.

4. Entretien publié dans la revue « Algérie Littérature action » n°5, éd. Marsa, Paris, Novembre 1996.

5. « Le Soir d’Algérie », 29 septembre 2005.

6. Algérie Littéraire, côté Femmes : Vingt cinq ans de recherches féministes [Communication au colloque international : Le « Genre » - Approches théoriques et Recherches en Méditerranée – Unité de Recherche Femme et Méditerranée de l’Université de Tunis – Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Carthage, Beït-al-Hikma, 15-17 février 2007].

7. « Entendez-vous dans les montagnes … est le titre de ce récit de Maïssa Bey qu’on aurait envie de fredonner sur l’air de l’hymne national français, La Marseillaise (« Entendez-vous dans nos campagnes… »). Ce titre reprend les paroles d’un chant patriotique algérien « Min Djibalina » qui résonnait dans les montagnes d’Algérie « d’où montait la voix des hommes libres », un hymne « que nos parents nous faisaient apprendre le soir, quand nous étions couchés, dans le plus grand secret ». Propos recueillis par K.S. dans le quotidien El Watan du 26 septembre 2002.

8. Entretien accordé au journal Liberté du 20 décembre 2004.

9. Besson, Patrick, Le Figaro littéraire, 21 novembre 2002, cité par Christiane Chaulet-Achour.

10. Le Goff, Jacques (1988) Histoire et mémoire, Paris : Gallimard, foliohistoire. [Réédition 2004, p.177].

11. Dominique Ranaivoson, Université de Metz (France) Oran, 19 novembre 2006 « Le temps n’a donc pas été englouti » La mémoire des femmes dans les romans de Maïssa Bey.